Système D
La Flora, c'est l'Argentine.
Les patrons c'est comme l'etat ils nous gouvernent, nous les serveurs, le peuple, ils nous exploitent, nous volent, nous surveillent, et nous, on se débrouille pour survivre. Il y a des cameras partout, pour voir si on vole de la nourriture, ce qu'on fait, allègrement! On repart tous avec des sucres, des condiments en sachet, du pain, des croissants, des couverts, et pendant le service, on s'ouvre des canettes, on se presse des oranges, on se commande des sandwich destinés a des tables imaginaires, c'est une alimentation générale cette cuisine, un self-service, on connait par coeur les angles morts des cameras, et on s'y cache pour manger nos larcins. Ils sont assez surpris parce que je vole des carottes rapees et des barquettes de légumes, mais je suis francaise, c'est normal, les francais sont sophistiqués. Ce mois-ci, le peuple va lutter, enfin, tenter d'émettre l'idée qu'étant donné la conjoncture actuelle, l'augmentation des matières premieres et tout le bordel, il serait bienvenu de la part de la direction qu'elle concede, dans sa grande mansuetude, 1 pesos (20 c d'euro, la moitié d'un carambar) d'augmentation par heure à ses humbles employés. La direction se concerte, hesite, vacille, le peuple a bon espoir, en attendant, il vole tout ce qu'il peut. Certains même encaissent des plats qu'ils ne font pas enregistrer et doublent leur salaire, mais ceux-là ce sont les vrais, les durs, les tatoués, les piercés, les drogués, les nez! Et oui, si la Flora c'est l'Argentine, la Flora c'est aussi la drogue. Pour rassurer tout le monde, dans tous les endroits oú j'ai travaillé certains serveurs s'enfarinaient la figure, dans la restauration c'est très très courant. (je vois déjà maman m'imaginant flottant sur le fleuve, inerte, la seringue encore fumante plantée dans le bras) Eux, les enfarinés ont deux fois plus faim que les autres, sont deux fois plus maigres, dix fois plus moches, sont deux fois plus actifs, evidemment il faut encore proportions garder, ils sont pas completement drogues, ils ne se shootent pas entre deux omelettes, mais ils sortent le soir et prennent de la coke comme on boit un whisky, et ils en reprennent avant de travailler comme ca ils ont pas besoin de dormir, c'est trés sain, très très sain! Et moi, je suis trés fière car on m'a déjà demandé ce que j'avais pris comme drogue avant de venir, certains jours je suis tellement heureuse de venir travailler, comme les jours où j'ai bien dormi, où j'ai eu de le chaude dans ma douche, où il fait beau et chaud, oú j'ai des tables bien placées et où je suis assurée de repartir avec mes 4 paquets de clopes, ces jours là rien ne m'arrête, je suis une vraie boule de bonne humeur, je chante, je danse, je ris et je fais rire, et bien ces jours là au début, on pensait quand on me connaissait a peine, que j'étais en pleine pente ascendante. Ce a quoi je répondais dans un espanol approximatif, mais d'un ton significatif, m'aidant de gestes, que oui, je me droguais, a l'amour, au soleil, au bonheur, a la vie, au dulce de leche, au cafe au lait, a la carotte rapee, a l'argentine, a l'amerique du sud. Et finalement, au lieu de me penser que je me drogue, ils pensent maintenant que je suis "media loca", a moitié folle, et là je laisse dire, parce que c'est "media verdad", à moitié vrai.
Cette semaine c'est un peu la semaine de toutes les vérités. Je suis partie deux jours en congé et il s'est dit des choses à mon sujet. A mon retour mercredi, une jeune serveuse, mariée de surccroit, m' a fait des avances, et toute la journée j'ai dû expliquer a mes collègues, que non, je n'aimais pas les femmes, que oui, c'est vrai, je suis amoureuse d'un francais, que non, je ne dis pas ca pour faire croire a tout le monde que je n'aime pas les femmes alors que je les aime vraiment, et que oui, je n'ai aucun mal a resister au charme des argentins. On m'a sommé plusieurs fois de venir en cuisine montrer mes dessous de bras, certains font courir le bruit que les francaises sont plus poilues que des ours siberiens, et j'ai dû faire taire la rumeur. Bizarrement ce bruit court à propos des francaises et des italiennes mais pas à propos des espagnoles ni des portugaises... mystère. Comme vous pouvez le voir, en cuisine, c'est du Zola, ca peut en choquer certains, mais personnellement je suis ravie de connaître ce genre d'ambiance, ces genres de personnes, et pour rien au monde je ne changerai mon poste contre celui plus classe et mieux payé de commerciale ou je ne sais quoi d'autre. J'ai d'ailleurs la carte d'une avocate, d'un pdg d'une grande marque de lait, des clients qui m'ont appréciée, je pourrais leur demander ce que je veux, mais je ne le fais pas, car Flora, c'est chez moi maintenant.
Du coq a l'ane
Hace 17 años
1 comentario:
Rumeur pour rumeur :on m'a dit que les Américaines du Sud ne s'épilaient pas pour se distinguer des Indiennes qui ont la chance d'être glabres !
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